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le Creux de l’enfer - CENTRE D’ART CONTEMPORAIN

Tadashi Kawamata

Exposition “Détour des tours”

du 25 juin 2005 au 25 septembre 2005

25 juin-25 septembre 2005 Vernissage le samedi 24 juin 2005

Né en 1953 sur l’île d’Hokkaido. Depuis 1972 vit à Tokyo et dans différents pays. Expositions réalisées en collaboration avec : l’École nationale des beaux-arts de Lyon

Les étudiants et les artistes ayant participé à l’élaboration du projet de Tadashi Kawamata au Creux de l’enfer : Sébastien Leseigneur, Kuo-Wei Lin, Tiphany Salza, Steve Tournadre, Shingo Yoshida

Commissariat : Frédéric Bouglé, commissaire, Matt Hill, commissaire associé

Coordination avec l’artiste : Gilles Coudert

>>> VIDÉO-ENTRETIEN avec TADASHI KAWAMATA

Deux sites à l’aspect de forteresse Deux forteresses pour deux mémoires divergentes Deux fonctions de mémoire sur le territoire

« Qui n’a pas le sens de son histoire est condamné à revivre sa géographie », se plaisait à dire Napoléon. Tadashi Kawamata, avec son équipe d’étudiants et de jeunes artistes en postdiplôme de l’École des beaux-arts de Lyon (on leur doit, outre la construction au rez-de-chaussée du Creux de l’enfer, les maquettes et le sas sur trépieds inhibant le bruit de la chute d’eau), (s’)appuie sur les fonctions de l’architecture d’un bâtiment qui prend sens géographiquement dans son histoire. L’artiste intervient sur deux exemples de monuments qui ont marqué leur territoire, tous deux aujourd’hui centres d’art. L’un est une friche industrielle restaurée et réhabilitée à la fin des années quatre-vingt, le Creux de l’enfer, figure tutélaire d’un site dont l’histoire industrielle très ancienne répond à la force de son eau qui a tracé la vallée des Usines à Thiers. L’autre est le château des Adhémar, rare exemple d’ensemble palatial médiéval dont l’origine remonte au xie siècle, attaché à la noblesse, à la papauté et à la couronne de France, avant d’être utilisé comme prison de 1791 à 1926. L’usine du Creux de l’enfer mémorise un lieu de fabrication artisanale, de vie sociale ouvrière pénible, de première industrialisation, de parcellisation du travail en relation au savoir-faire de la coutellerie, tandis que le château des Adhémar porte une mémoire seigneuriale de domination, d’autorité, d’incarcération. Le premier est enclavé dans son site, l’autre le surplombe. C’est cette fonction commémorative du monument que l’intervention artistique va creuser. Le travail en question relève cette mémoire. Le titre « Détour des tours » parle de lui-même quant à la tactique d’approche signifiée ; en termes deleuziens, ce sera davantage celle du renard que celle du sanglier.

Les deux sites ont en commun d’avoir une apparence de forteresse qui accuse par là une difficulté à communiquer avec le monde extérieur, mais ce sont aussi des monuments, et en cela ils participent autant à rendre l’histoire concrète qu’à nier la précarité de l’existence humaine. Pour Georges Bataille, le monument inspire « une sagesse sociale », ou au contraire, à l’exemple de la Bastille, une « crainte » certaine. Il répond en partie, pour reprendre Hobbes, l’un des fondateurs de la philosophie politique moderne, à une spécificité humaine, « l’homme est un lien pour l’homme ». Cette inclination incurable de l’individu vers l’autre s’exprime par un « désir infini de puissance »… que l’architecture pourra exprimer. L’intervention de Tadashi Kawamata va créer un lien autour de ce postulat, et mettre en relation deux « fortifications », qu’elles soient papales ou non (aspect appuyé au Creux de l’enfer par la restauration des architectes Fabre & Speller avec l’adjonction d’une herse d’entrée). Il en distingue encore leur position topographique, leur fonction territoriale, architecturale, et leurs potentialités de transformation ultérieure. C’est pourquoi ce projet tend à rendre le bâtiment en question moins austère, voire plus convivial, avec l’adjonction de bois, et en usant d’un dispositif qui n’est pas sans évoquer « l’architecture de dalle » ou « sur pilotis », telle qu’on en voit à Thiers ou sur des paysages étroits, quand une même surface se fait « sol et toit ». L’espace public du rez-de-chaussée est scindé en deux niveaux, et tend à devenir un espace de chantier privé, resserré et rabaissé, moitié en dur, moitié en bois. Les lumières de jour et de nuit sont décisives, mais sans être pour autant orientées, ni sublimées. Au rez-de-chaussée l’éclairage naturel est séparé, atténué sous la plate-forme et maximalisé au-dessus. En nocturne sous les néons, la lumière se montrera même sous un jour plus enjoué, avec sous le plafond de bois, ainsi que sur des fonds d’eau, des effets involontaires de moires ensoleillées. Plus haut, sur la plate-forme, la luminescence des grandes verrières est quasi emmagasinée. Stockée par ce barrage de bois clair, s’appuyant sur le plancher avec son énergie comme seule matière, la lumière, tel un air chaud pesant sous les combles d’un faîtage imaginé, va requalifier par le haut, et par ses variations estivales, le volume d’un espace inhabitable.

Une rivière de bois Surface d’eau - plage de séparation, vue de dessous, vue de dessus

« Je n’ai jamais pu être sur l’eau sans souhaiter être dans l’eau » écrit Swinburne dans une lettre. L’intervention de Tadashi Kawamata pourrait répondre à ce souhait. De fait, le visiteur expérimente son parcours dans un entre-deux visuel immergeant-émergeant, et qui sera même dominant du point de vue de l’escalier. La plate-forme de bois surélevée construite sur la surface entière du rez-de-chaussée du Creux de l’enfer partage le volume du lieu dans une plage de séparation. Elle concrétise l’eau de la Durolle, détournée par un bief s’engouffrant dans le bâtiment, qui le traverse de son flux agité, charrie des matériaux, et irrigue sa mémoire de sa force vivifiante. Hokusai, maître japonais de l’ukiyo-e, ce « vieillard fou de dessin » comme il le disait lui-même, préconisait l’utilisation de pattes de canard pour imiter l’eau, et c’est le bois ici qui avec ses veines, ses nœuds et les tracés horizontaux de ses linteaux, dessine une surface fluviale. Le bois diffuse encore une odeur identifiable. Parfumé certes mais aussi tendre et chaleureux, le bois, dans le langage qui lui est propre, vient dialoguer, ricocher avec le vocabulaire métallique et rocailleux du lieu. Il parle des souffrances et des joies inscrites dans la matière dure, et pour gloser Gaston Bachelard dans « L’Eau et les Rêves », il entretient « une correspondance entre la matière et la conscience ». La mixité des matériaux de construction, bois et béton, ramène pour sa part à la mixité historique des fonctions, entre ateliers de fabrication et logements. Dans le passé en effet, ces usines étaient souvent habitées aux niveaux supérieurs. Mais il rappelle aussi l’origine hybride des manufactures en question, construite pour partie en bois et pour l’autre en dur, selon la prospérité économique du moment.

Plafond - plancher Réservoir d’eau - réservoir de lumière Espace frais - espace chaud

L’espace du rez-de-chaussée est scindé en deux par la dissociation d’une même surface, lambrissée de bois clair, qui fait office de plafond-plancher. L’espace inférieur, souvent inondé en hiver, avec son plafond chevronné couvert de lattes de bois, est soutenu par des alignements de piliers en briques de béton cellulaire, tel un réservoir d’eau architectural conditionnant un espace frais. La plate-forme, avec son plafond bas, réduit l’amplitude du rez-de-chaussée du Creux de l’enfer à une dimension plus humaine avec laquelle les habitants du lieu, tout comme son public, ne sont guère familiarisés. L’espace supérieur vu de l’entrée, et de l’escalier métallique conduisant à l’étage, s’accapare l’essentiel de la luminosité des verrières, sa part magistrale. Son voligeage de lambris blonds alignés, pareil aux vaguelettes lieuses de l’eau courante d’une rivière, reflète admirablement la lumière ambrée des après-midi d’été spécifique à l’Auvergne. Mais cet espace demeure physiquement impénétrable… C’est davantage un volume aéré, un songe matérialisé, un réservoir de lumière chaude où circulent parfois des rayons dorés, et qui selon le temps et les heures de la journée, irradie une subtile intensité visuelle.

Le sculptural dans l’architecture

Rappelons qu’il ne s’agit pas, pour Tadashi Kawamata, de créer du spectacle dans une architecture. Il s’agit en effet davantage, par une réflexion collective, par une intervention réfléchie, par une construction temporelle, de relever dans une architecture les précieuses capacités du lieu, de cerner les causes qui les ont déterminées, et de les faire évoluer. Si l’architecture devient la matière de la sculpture, s’il y a incontestablement une dimension esthétique dans les constructions de l’artiste, ce n’est pourtant pas une dimension qui va s’ajouter au lieu. C’est au contraire sa force retranchée qui va, par une construction, resurgir du lieu, agir autrement et au mieux. C’est un visage sculptural encore inconnu qui se modélise dans l’architectural autour d’un projet.

Par Frédéric Bouglé, 2005


À l’étage du bâtiment : — Des maquettes du projet, et des photographies. — Cinq cabinets de mémoire audiovisuels. — Une projection réalisée par A.p.r.e.s. Production (collection Works & Process). — Une interview vidéo de Tadashi Kawamata par Vidéoformes. 1) Une série de maquettes réalisées par des étudiants et des artistes en postdiplôme à l’École nationale des beaux-arts de Lyon, marque la première étape du projet. 2) Cinq cabinets de mémoire constitués d’archives reconstituent pour la première fois des documents visuels et sonores sur cinq interventions de Tadashi Kawamata en France : à Tours au Centre de création contemporaine et à Saché à l’Atelier Calder en 1994 ; « Le Passage des chaises » à Paris en 1997 à la chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière ; « Les Chaises de traverse » en 1998 à Metz à l’hôtel Saint-Livier, et à la synagogue de Delme ; « Sur la voie » en 2000 à Évreux, place Charles-de-Gaulle. 3) Une projection d’une vidéo réalisée spécifiquement , grâce au soutien de la Caisse des dépôts et consignations, par Après Production à Paris (Gilles Coudert).

>>> VIDÉO-ENTRETIEN avec TADASHI KAWAMATA

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>>>dossier pédagogique Tadashi Kawamata

 
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